2 août 2009

Allocution du 1er août à Rolle

Mesdames et Messieurs,

Chacune et chacun de nous appréhende l’histoire de façon différente, se l’approprie en fonction d’où il vient et de son histoire de vie. Prenons un exemple : en 1991, nous fêtions le 700ème de la Confédération… Pour ma part j’ai préféré le 600ème…c’est en effet en 1891 que naissait mon grand-père, Venanzio, à 1300 kilomètres de là et allait marquer mon destin….
C’était un berger, gardant les chèvres de riches propriétaires terriens, avec 10 enfants. L’un d’eux, Oronzo, mon père, poussé par la misère, a décidé de quitter sa terre natale et de venir en Suisse. Cette Suisse qui allait devenir la terre natale de ses 3 enfants, Venanzio travaillant pour la Poste, Luigi, travaillant à la télévision publique, et Ada, membre aujourd’hui du Parlement de son pays…

Mon grand-père ne se doutait pas par sa date de naissance que le 600ème de la Confédération allait marquer l’histoire de sa famille.

Qu’il y a-t-il en commun très modestement entre le serment des 3 Confédérés Von Mechtal, Stauffacher et Furst de 1291 et l’anecdote familiale qui je viens de vous raconter ? Et bien je crois que cela illustre que la Suisse est une construction depuis ses origines de gens venus d’ailleurs. Les 3 Confédérés se considéraient les uns les autres comme étrangers au départ. Cela a été une lente construction que leur unité. Cela montre qu’il n’y a pas de Suisses innés, que pour mener son pays à la prospérité il faut savoir accueillir l’autre qui avec le temps deviendra nôtre. C’est ce que fait la Suisse depuis ses origines, bien que depuis une quinzaine d’années on nous martèle le contraire à coup de campagnes dispendieuses et intolérables sur le fond.
La Constitution de 1848 dont je dirai que le préambule, si je ne craignais pas de froisser quelques personnes parmi vous, ressemble à s’y méprendre au programme du parti socialiste nous le rappelle: Le peuple et les cantons, résolus à renouveler leur alliance, pour renforcer la liberté, la démocratie, l’indépendance et la paix, dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde, déterminés à vivre ensemble leurs diversités dans le respect de l’autre et l’équité, conscients des acquis communes et de leur devoir d’assumer leur responsabilité envers les générations futures, sachant que seul est libre qui use de sa liberté et que la force de sa liberté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres arrêtent la Constitution suivante…. Mesdames et Messieurs, je crois en la Suisse, avec ces valeurs, avec cette histoire qui se perpétue.

Je refuse de croire quant à moi que l’identité suisse s’apparente aux logos de banques ou à l’appât du gain. Au regard des textes fondateurs évoqués, je ne crois pas que l’UBS soit notre nouveau Guillaume Tell. Roger Federer à la limite. Je ne crois pas que la force patriotique de notre pays ou de nos politiciens se mesure à être pour ou contre le secret bancaire. Il n’y a pas de traîtres à la patrie sur cette question. Il y a des appréciations différentes sur comment sortir de la crise. Face à cette année très rude pour les gens d’un point de vue économique, social et s’il en croit l’office de la santé bientôt sanitaire, il faut trouver des réponses qui vont bien au-delà des jeux politico-politiciennes. Il faut que chacun mette son poing dans sa poche, essaie d’écouter l’autre et cesse de lancer des anathèmes sur les autres. C’est faire le jeu d’une certaine presse de boulevard et c’est tout. Permettez-moi de le dire, la classe politique est aussi déstabilisée car la formule magique est morte. Alors on cherche des solutions : mathématiques, machiavéliques, florentines, tessinoises … Mais le feuilleton de l’été qui consiste à parler de la succession de Pascal Couchepin ou de la naissance des jumelles du couple Federer ne doit pas cacher les vrais problèmes.

Permettez à une petite nouvelle du Parlement qui n’a pas l’analyse d’un Christian Levrat, le bagout d’un Christophe Darbellay ou l’expérience d’un Fulvio Pelli, de donner les axes de son effort au Parlement pour servir la Suisse. Il y a 2 domaines dans lesquels la Suisse doit mettre toute son énergie : la formation d’une part, et la lutte contre l’émergence de la pauvreté.
La formation d’abord : Quant 800'000 personnes en Suisse ont des difficultés dans les compétences de bases que sont l’écriture et la lecture, quand les places d’apprentissages manquent cruellement ou que des milliers de jeunes dans notre pays restent en rade sans première place de travail, quand le profil du chômeur type est une personne entre 30 et 50 ans, sans formation ou peu qualifié, alors je me dis que TOUT doit être misé sur la formation. Particulièrement en temps de crise. On sait par exemple que l’illettrisme coûte 1 mia de francs. On sait que ces personnes sont précarisées et auront 2 fois plus de chance de se retrouver au chômage. Et on sait aussi qu’en temps de crise ce sont les personnes les moins bien formées qui sautent les premières, déplaçant le problème sur les assurances sociales.

Mais plus intéressant : une étude d’avenir suisse a montré que le profil de la nouvelle migration a changé : ce ne sont plus des travailleurs à peine qualifié, mais plus de 60% des nouveaux arrivants ont un niveau des Hautes Ecoles. Or en Suisse, seul 26% des gens ayant suivi une scolarité en Suisse obtiennent un titre des Hautes Ecoles. Il serait peut-être temps de se poser des questions à ce sujet et sur l’égalité des chances dans notre pays. Et ce, afin d’être amé pour affronter les périodes de crise.

La précarité et la pauvreté n’est pas un thème en Suisse. Et pourtant… Aujourd’hui, 1 travailleur sur 22 est un working poor… Ce sont des personnes qui travaillent mais ne bouclent pas la fin du moins. Ce sont des personnes qui gagnant 2'200.- au plus pour une personne seule et 4'650.- pour un couple avec 2 enfants…. Mesdames et Messieurs, c’est la situation d’un travailleur sur 22 dans notre pays… Les raisons de cette situation sont multiples et je ne les développerai pas ici. Toutefois, le mode de vie a changé. Et les 3 piliers de la solidarité et de la sécurité sociale d’avant les années 70 qu’étaient la famille, la structure du marché du travail et l’Etat providence ne correspondent plus à la réalité d’aujourd’hui. La structure familiale a changé, le marché du travail est devenu beaucoup plus agressif, l’Etat providence doit repenser sa couverture sociale de façon globale. Les mesures d’urgence, certes nécessaires, ne suffisent plus. Il faut repenser de façon globale la précarité en Suisse, en sachant par ailleurs que plus personne n’est à l’abri de s’y retrouver un jour ou l’autre : un divorce, une période de chômage, une dette…

Voilà en quelques mots Mesdames et Messieurs les défis urgents auxquels est confronté notre pays à mon sens. Tout n’est pas simple mais si chacune et chacun d’entre nous se rappelle aux valeurs d’ouverture, de solidarité, de respect de l’autre, contenues dans notre Constitution, cela devrait être jouable. Les Suissesses et les Suisses en sont pétris et c’est un pays où il fait bon vivre.

Pour terminer je remercie tout particulièrement les autorités de Rolle de m’avoir fait l’honneur d’être invitée ce soir pour prononcer ce discours, et remercie chacune et chacun de sa patience pour votre écoute, j’ai été un peu longue, emportée par la fougue de mon premier discours du 1e août… et me réjouis de déguster ces tellement bons vins du cœur de la Côte.

2 commentaires:

Frances a dit…

Bravo! On pourrait également ajouter qu'au 19e siècle la Suisse était un pays pauvre, de forte émigration...
Cordial salut Frances

Alex a dit…

Et alors, à bout de souffle? le mépris? Pierrot le fou ? ;-)
Beaucoup aimé cette Suisse en évolution qui se construit. Et qui rappelle vaguement l'Europe...